BLOK (A.)


BLOK (A.)
BLOK (A.)

L’univers de Blok est un univers visionnaire dont l’essence est musique. Blok a toujours cru à la réalité des «autres mondes» et à la possibilité de les percevoir, de les entendre, de les voir. Transcripteur des «autres mondes», Blok est avant tout un mystique. Écouter les voix des autres mondes, les transcrire aussi fidèlement que le lui permettent ses moyens humains, là est sa mission. Le poète est ce musicien auquel sa musique est dictée. Seule, cette musique importe, dont il n’est pas le maître mais l’esclave; il la subit et son vers en est l’écho.

1. Marqué par l’angoisse

Son visage est régulier et beau, ses yeux larges et gris. Le front haut et droit est surmonté d’une chevelure cendrée, épaisse, rebelle. De haute taille, large d’épaules, doué d’une grande force physique, Alexandre Blok surprend par l’étrange lenteur de ses mouvements, par l’expression figée, comme morte, de ses yeux, par sa voix sourde, rappelant celle d’un homme mal éveillé ou d’un médium qui aurait à traduire les sons de l’au-delà. Il prononce chaque mot comme s’arrachant à un songe. Il écrit: «Ouvrez mes livres; là est dit tout ce qui arrivera. Oui, je fus un prophète.»

Au début, son existence est retirée et calme, hors du monde et familiale. Cette vie a deux centres: l’appartement de son grand-père Beketov, recteur de l’université de Saint-Pétersbourg et le petit domaine familial de Chakhmatovo, aux environs de Moscou. Là se trouve une maison blanche toute simple, un parc couvert de sapins, de bouleaux, de tilleuls, d’érables. Là s’entremêlent les églantiers, les roses, les narcisses, les iris, les lilas. Bordé de très vieux bouleaux, un chemin descend vers l’étroite vallée, où, sous la voûte des aulnes, l’étang naît d’un ruisseau nonchalant. La poésie de ce coin de terre a, toute sa vie, envoûté Blok. Chaque été l’y ramenait. Et c’est là que le poète puise les traits les plus familiers de ses futurs paysages.

Chakhmatovo et Saint-Pétersbourg

Mais à côté de l’idylle de Chakhmatovo, il y a l’autre décor, l’autre vie. Saint-Pétersbourg et ses brumes, la Néva enveloppée de brouillard, la désolation de ses quais de granit. Les îles avec, au loin, les feux de Cronstadt, leurs allées humides et secrètes, les établissements nocturnes d’où s’échappent des bouffées de musique, de rires et de voix. Et, surtout, l’attrait des faubourgs, des ruelles bordées de maisons basses, hantées de voyous et de filles et d’où se dégage une trouble poésie, faite de vice et de misère, de crasse et de profonde humanité. Poésie d’un visage entrevu derrière un rideau à moitié baissé; d’un pot de géraniums éclatants sur un fond sordide de masures; d’un regard éperdu d’enfant abandonné; ou encore, l’atrocité de telle scène où des dvorniks ivres s’amusent à torturer un rat blessé.

Blok aime ces sombres quartiers qui le confirment dans l’image qu’il se fait, depuis que la bienheureuse enfance est loin, du monde des hommes. Ce monde, il l’appelle «monde terrible, baraque de foire, lieu de honte». Bien que l’humanité inspire à Blok une pitié torturante, il n’a pas conscience d’en faire partie. Que de fois il s’est désolidarisé d’eux, de ces hommes qui pour lui n’ont rien d’humain, rien de vivant! «Durant l’été torride et l’hiver plein de tourmentes, durant les jours de vos noces, de vos fêtes, de vos deuils...», durant toutes ces quotidiennes choses qui remplissent les jours et les vies des hommes, lui, garde son irrémédiable et tragique solitude. Car le «monde terrible» des hommes n’est pas le sien, lui est mort depuis longtemps: «Qu’il est dur d’aller parmi les hommes et de faire semblant d’être vivant et passionné» (19 févr. 1912).

Le spectateur solitaire

Il est «mort» parce que inadapté à cette vie, parce que incapable de communiquer vraiment avec autrui. Il est trop concentré sur lui-même pour pouvoir se lier, se solidariser. Il avoue n’avoir jamais essayé d’approcher intimement ni de comprendre un autre être: «Je ne fais jamais l’effort de connaître qui que ce soit. J’accepte ou je n’accepte pas, je crois ou je ne crois pas, mais je ne connais pas , je ne sais pas le faire» (lettre à A. Biély, 15-17 août 1907). Cet aveu est précieux. Croire, c’est accueillir tel quel dans son univers. Ne pas croire, c’est tout rejeter. Mais comprendre, mais connaître, c’est participer. Or Blok ne participe jamais. Sa vie durant, il n’aura, face à l’humain, que deux attitudes: le dédain, le mépris, le refus total, ou la passion frénétique et éphémère, une sorte de délire qui conduit à un isolement, à un désespoir encore plus absolu.

Ces deux attitudes sont solitude, restent solitude. Et Blok ne sera rattaché au monde des hommes que par cette mystérieuse musique qu’il écoute de tout son être, qu’il entend sans cesse et qu’il sait transcrire comme personne. Dès qu’il cessera d’entendre ces sons (après janvier 1918), il cessera d’écrire. «Il serait sacrilège et mensonger d’essayer de se ressouvenir, avec la raison, de ces sons, dans un espace qu’ils ont quitté» (lettre à K. Tchoukovski, 1920).

Son âme semble osciller entre deux pôles: son foyer, sa maison, son bureau bourré de livres, l’ordre légendaire qui l’entoure et qui a quelque chose de figé et d’inhumain. Et sa vie extrafamiliale, ses fugues de plusieurs jours dans les quartiers perdus de la capitale d’où il revient brisé, hagard, sentant le vin et le mauvais lieu. Il en rapporte une âme encore plus lasse, plus désespérée, et, souvent, des vers à la beauté déchirante. Il passe beaucoup de temps dans la banlieue d’Ozerki, chez les Tziganes. Leur vie riche et instinctive, leur ardeur sans frein, leur sens inné du beau, leurs voix rauques et sauvages l’envoûtent, lui donnent une impression de profonde et intime parenté. L’élément tzigane est une source à laquelle ont puisé tous les grands lyriques russes, depuis Pouchkine et Lermontov, jusqu’à Apollon Grigoriev et Blok.

Au bout de la nuit

Personne n’a su, comme Blok, faire siens les rythmes mêmes de ces mélopées qui chantent la «multitude des mondes». Les Tziganes envahissent la vie de Blok. Leur musique, leurs chants, leurs danses, leurs yeux bridés et jusqu’à leurs souples mains brunes «cerclées de bagues pointues», tout chez eux l’inspire:
DIR
\
Monde terrible! Trop étroit pour mon cœur:En lui, de tes baisers le délire,
Le sombre envoûtement des chants tziganes,
Le vol hâtif des comètes!(févr. 1910)/DIR

Mais, vers la fin de sa vie, même cela ne l’attire plus. Son visage est celui d’un ange amer. Son regard celui d’une statue. Des choses qu’il avait aimées plus rien ne subsistait: «Le pou a dévoré l’univers... Le monde est froid, silencieux et hostile... Tous les sons se sont tus. Est-ce que vous n’entendez pas qu’il n’y a plus de sons?» De la maison tant aimée de Chakhmatovo, saccagée et pillée, rien ne reste que «des monceaux de manuscrits perdus, des ébauches de vers, des images, avec, sur certains papiers, de la boue et des traces de sabots humains, avec des fers » (Journal ,
3 janv. 1921).

Seule subsiste, dans un silence tragique, la Russie, «entité lyrique qui, en réalité, n’existe et n’existera jamais». Cette Russie idéale, il lui a voué une passion sans exemple et la chantera une dernière fois, en janvier 1918, en des rythmes jamais entendus.

Et, trois ans plus tard, le poète, vaincu, reculera «dans ce domaine de la nuit d’où il n’y a plus de retour».

2. La poésie comme musique

Blok est un pur lyrique. Il avoue que tous ses vers écrits depuis 1897 peuvent être considérés comme un journal intime. L’essentiel de son héritage poétique, à part quatre poèmes et cinq drames lyriques, se réduit à trois volumes de vers. «Tout l’univers du poète lyrique est dans son mode de perception», dit Blok (Du lyrique , juin-juill. 1907). Pour lui, c’est la musique qui est la substance du monde et il n’est pas de vraie poésie qui ne soit «imprégnée et saturée d’une obscure musique» (Carnets , 19 juin 1909). Pour lui est poète celui qui sait entendre et capter le «jamais entendu». Dans son poème L’Artiste , Blok décrit le processus de la création artistique:
DIR
\
J’attends qu’effraye mon ennui mortel
Le tintement léger, jusqu’ici jamais entendu.
Est-ce un tourbillon venu de la mer?
Ou est-ce que les oiseaux du Paradis
Chantent dans les feuilles? Ou est-ce que le temps
[s’arrête?
Ou est-ce que les pommiers de mai ont effeuillé
Leur floraison de neige? Ou est-ce un ange qui
[vole?
Durant les heures qui portent l’universel
S’élargissent les sons... le passé se mire
passionnément dans le futur:
Il n’y a pas de présent.(12 déc. 1913)/DIR

«Parvenue à sa limite, la poésie se noiera probablement dans la musique», écrit Blok (Carnets , 29 juin 1909). Personne n’a su mieux que lui «entendre». Et, privé de sons, Blok cessera d’écrire, après janvier 1918: la source de son inspiration est tarie, tous les sons se sont tus.

Rythmes

Ce qu’il percevait en sons, Blok le rendait en sons: s’il y a chez lui magie, cette magie est essentiellement musicale. La puissance de son lyrisme ne prenait pas tant racine dans ses mots que dans ses rythmes: les mots pouvaient être peu clairs et confus, ils portaient en eux des rythmes irrésistiblement contagieux. Le secret de Blok est mort avec lui. Il ne s’agit certes pas seulement d’allitérations, d’assonances, de répétitions de rimes ou de répétitions de mots, bien que Blok ait manié les unes et les autres avec une incroyable virtuosité. De l’obscur secret de la musicalité de Blok, ces procédés ne révèlent que peu de chose. Qu’il les dépasse de toute la mesure de son génie, il suffirait, pour s’en rendre compte, de se reporter aux plus expressives de ses harmonies figuratives, celles, entre autres, où s’inscrivent les rythmes des danses populaires et le son de l’harmonica qui les conduit (Adjuration par le feu et par les ténèbres , IX) ou celles qui prolongent, avec les accords de la guitare, le rythme des chants et des danses tziganes (Harpes et Violons , 19 déc. 1913); ou surtout celles de ses pièces où le sens des mots importe peu, où seule la musique est présente, où tout est immédiat, mais indéfinissable, mais intraduisible suggestion (notamment, dans le cycle Harpes et Violons , le poème du 22 mai 1908 qui n’est plus de la poésie mais de la pure musique).

La perfection du Troisième Volume de vers (1907-1916) est l’aboutissement d’une progression qu’on va tenter de retracer.

La musique du Premier Volume de vers (1898-1904) est encore rudimentaire, floue et comme traversée du «déjà entendu» des romances. Mais la romance se fait souvent hymne ou cantique.

L’éternel féminin

Le cycle le plus important de ce premier recueil est le cycle des Vers à la Belle Dame . Blok aimait à répéter que sa poésie ne pouvait être comprise et appréciée que par ceux qui partageaient son expérience mystique. Cette affirmation est particulièrement justifiée en ce qui concerne le Premier Volume de vers . Pour être compris, il a besoin d’être interprété. Blok donne lui-même cette interprétation dans un article de 1910, De l’état actuel du symbolisme russe , qu’il qualifia de «Baedeker» servant à expliquer sa poésie. Les Vers à la Belle Dame , c’est l’histoire d’un amour mystique pour une Personne que Blok identifie à la Sophia, ou Éternelle Sagesse, du poète-philosophe Vladimir Soloviev. La Belle Dame de Blok est une incarnation féminine de la Divinité.

Dès le Deuxième Volume de vers (1904-1908), un changement se produit dans le monde visionnaire de Blok. La Belle Dame se refuse au poète. Dès lors, le monde lui semble vide et le ciel couvert de sombres nuages. Repoussé par sa vision céleste, le poète se tourne vers la terre, ses séductions et ses tourments. Plus malheureux, certes, mais plus grand poète, tel apparaît Blok dans les poèmes du Deuxième Volume de vers , devenu enfin accessible à tous. Le poète devient le chantre de la ville (notamment, sous l’influence de Brioussov et de son recueil Urbi et Orbi ). Ce n’est plus la campagne, la «forêt dentelée», le ciel or et azur de Chakhmatovo qui sert de décor à sa poésie. C’est Saint-Pétersbourg qui sera désormais la toile de fond de ses poèmes. Le Saint-Pétersbourg voilé de brumes, la ville fantastique, irréelle qui hanta l’imagination de Gogol, d’Apollon Grigoriev et de Dostoïevski fait irruption dans sa poésie. La Belle Dame disparaît, elle aussi, et fait place à l’inconnue, mystérieuse représentante des «mondes violets».

Le génie de Blok atteint sa maturité vers 1908. Les poèmes, écrits entre 1908 et 1916 et contenus dans le Troisième Volume de vers sont, avec le poème épique Les Douze (1918), ce qu’il y a de plus beau dans la poésie russe depuis Lermontov, Nékrassov et Tiouttchev. Le poète contrôle maintenant sa musique intérieure, cet «esprit de la musique» qui lui vient des «autres mondes». Il la gouverne et l’orchestre.

La simplicité apparaît et la pureté. Le cycle intitulé Le Monde terrible (1909-1916) ouvre pour Blok le règne de la maîtrise. Non qu’il cesse jamais d’être un possédé des sons: Harpes et Violons ne sont que l’aveu de cette possession. Simplement, l’harmonie en lui, débarrassée de toute scorie, se concentre, se purifie. Une virile et austère noblesse s’en dégage. Tout le Troisième Volume de vers est chargé de cette noble mélancolie. Le ton de ce volume est inimitable. Blok atteint à la très grande poésie, par moments au sublime. C’est la part la plus précieuse de l’héritage du plus grand poète russe de ce siècle.

La mélancolie et le désespoir caractérisent la poésie de Blok à partir de 1907. Il faudrait citer la plupart des admirables poésies qui composent ce volume. Citons au moins Humiliation (1911), Les Pas du commandeur (1912), Une voix du chœur (1914).

Parfois, un rayon de lumière perce cependant ces ténèbres. Ce rayon de lumière, c’est l’amour pour la Russie.

La passion de Blok pour l’«élément tzigane» est étroitement liée à sa passion pour la Russie. Cette passion s’exprime chez lui par une sensibilité extraordinairement aiguë pour tout ce qui concerne les destinées de sa patrie. Par moments, cette sensibilité se mue en un véritable don prophétique. Il faut citer le cycle Sur le champ de Koulikovo (1908), rempli du sombre pressentiment des catastrophes de 1914 et 1917. Il faut également citer un étonnant poème d’août 1914, La Patrie , qui exprime l’amour total et irrationnel de Blok pour la Russie:
DIR
\
Pécher sans pudeur, sans éveil
Perdre le compte des nuits et des jours
Et d’une tête par l’ivresse alourdie
Se faufiler dans le temple de Dieu,
Trois fois se prosterner très bas,
Sept fois faire son signe de croix,
Furtif, le plancher plein de crachats,
L’effleurer de son front qui brûle./DIR

Puis Blok montre, par une foule de détails, le côté le plus grossier, le plus dégradé du Russe et termine ainsi:
DIR
\
Et sur les plumes de ses couettes,
Dans un lourd sommeil se vautrer.
Oui, même telle, ma Russie,
C’est toi qu’entre toutes je chéris!/DIR

Le clair-obscur

La langue de Blok offre ce paradoxe d’être tout ensemble très régulière et très obscure. La néologie est chez lui inexistante, si on entend par là l’usage de mots nouveaux, forgés de toutes pièces. Simplement, par un procédé de composition qui lui est personnel, le poète bâtit avec des mots usuels des compositions inédites, d’une nouveauté, d’une force d’expression incomparables.

La construction grammaticale, la syntaxe sont chez lui très simples. D’où vient donc que le vers de Blok soit souvent si obscur?

Cette obscurité ne tient ni à la grammaire ni à la langue proprement dite. Elle tient surtout au fait que mots et membres de phrases sont décalés les uns par rapport aux autres, sans qu’aucun signe permette de savoir qu’on passe d’une notion à une autre, d’un plan à un autre. Comparables à un jeu de miroirs où un reflet renvoie à un autre reflet, les vers se composent souvent d’un jeu de représentations reliées entre elles uniquement par le rêve subjectif du poète et non par un lien logique.

De cette obscurité tout organique, le caractère le plus remarquable est qu’elle s’exprime pour ainsi dire sans procédés sensibles. Ou, tout au plus, avec le secours de deux procédés seulement. D’une part, les choses sont moins souvent définies par ce qu’elles sont que par ce qu’elles ne sont pas, moins souvent par les qualités qu’elles possèdent que par celles qu’elles ne possèdent pas; d’où l’extrême fréquence des constructions négatives. D’autre part, le sujet qui agit ou qui subit est volontiers relégué dans la pénombre; ou bien ce sujet est impersonnel, désigné par quelqu’un ou quelque chose , ou bien il est simplement suggéré par sa qualité dominante, ou bien il n’est même pas exprimé, le nombre et le genre étant seuls révélés par la forme verbale.

La voix des autres mondes

L’univers poétique du prophète, du visionnaire que fut Blok, est obscur. Cet univers, c’est un ailleurs , délié de notre temps, de notre espace et dont l’essence est musique. Pour créer, c’est vers cette vague immense de musique que Blok tend de tout son être. Il est non pas un créateur libre et lumineux, mais un envoûté de l’obscur, un médium à qui a été imposée une charge exceptionnelle. Celle de recevoir les «autres mondes» et, si la chose se pouvait, de les communiquer à ce monde-ci. Le poète ne fait qu’écouter la musique de ces autres mondes et la transcrire aussi fidèlement que le lui permettent ses moyens humains. Il est ce musicien à qui sa musique est dictée; et, aussi longtemps qu’il perçoit, lointaine et indistincte, la voix des autres mondes, de ce lointain, de cet indistinct participe sa poésie.

Par la morphologie et la syntaxe, la langue de Blok reste dans l’ensemble une langue traditionnelle, tirant son obscurité du seul rêve qu’elle essaye de traduire. En revanche, le vers de Blok rompt délibérément avec la tradition. Il est essentiellement libération, décanonisation des formes accréditées.

Une révolution dans la prosodie

Entre le mouvement de cette langue, de sens conservateur, et le mouvement de ce vers, de sens révolutionnaire, l’opposition n’est qu’apparente. En réalité, l’un et l’autre mouvement relèvent d’une seule et même nécessité, celle de transcrire les sons qui lui parviennent de son obscur univers intérieur. Le poète est un transcripteur . Il est le contraire d’un artisan, d’un limeur de mots ou de vers. Comme le sculpteur amollit sa terre pour la rendre plus docile, le poète, lui, diminue la résistance d’une matière dont il doit se servir dans l’instant même et quasi inconsciemment. Il choisit donc ses mots dans la langue normale, celle qui lui prête le plus grand nombre de matériaux immédiats et élémentaires. Mais, en même temps, il choisit le vers le plus libre, c’est-à-dire celui qui, à l’image d’une cire molle, est malléable, docile à l’empreinte des voix mystiques. Ainsi s’expliquerait peut-être cette apparente contradiction que, conservant la langue, Blok affranchisse le vers, métrique, rime et strophe.

Depuis le XVIIIe siècle, depuis Trédiakovski et surtout Lomonossov, la versification russe s’est établie sur le double principe dit syllabo-tonique . Avec Blok, le principe tonique triomphe sur la métrique de Lomonossov, ce qui constitue dans l’histoire de la versification russe une révolution comparable, en portée, à celle précédemment opérée par l’introduction du système syllabo-tonique.

Cette révolution était, sans doute, dans l’ordre profond des choses. Par sa nature accentuée, la langue russe ne pouvait se satisfaire qu’en théorie d’une versification purement métrique. Mais, si Blok a eu des devanciers en tel ou tel grand poète russe, il est hors de doute que c’est par le canal de sa poésie que le vers tonique entre véritablement dans l’art poétique russe.

Mystique et politique

À part ses poésies lyriques, Blok a écrit quatre grands poèmes: Représailles (1911-1919); Le Jardin des rossignols (1914); Les Douze et Les Scythes (janv. 1918). De ces quatre poèmes, le plus remarquable et le plus célèbre est certes le troisième: Les Douze ont connu une destinée peu commune. Ce poème fut écrit entre le 8 et le 28 janvier 1918, dans une sorte d’état de transe ou d’extase.

La publication du poème souleva une vraie tempête. Presque tous les amis de Blok se détournèrent de lui, l’accusant de chanter la révolution et le bolchevisme. Les vrais révolutionnaires ne s’y trompèrent pas. Trotski a écrit: «Bien sûr, Blok n’est pas des nôtres. Mais il a eu un élan vers nous... Le fruit de cet élan, c’est l’œuvre la plus considérable de notre époque: le poème Les Douze restera éternel» (Trotski, Littérature et Révolution ).

Lénine, lui, avouait ne pas comprendre l’apparition du Christ à la fin du poème:
DIR
\
Ainsi ils marchent d’un pas souverain:
Derrière eux, un chien affamé;
Devant, avec un drapeau sanglant...
Avec une blanche couronne de roses,
Devant eux, Jésus-Christ./DIR

«Le Christ est avec les gardes rouges, dignes, ou indignes. Je n’ai fait que constater un fait: si l’on regarde attentivement les colonnes de neige sur cette route , on verra Jésus-Christ» (Journal , 20 févr. 1918).

Les Douze apparaissent comme le couronnement de la Russie mystique que Blok avait toujours portée en lui. C’est la Russie du peuple russe, porteur de l’«esprit de la musique», qui se libère et se déchaîne sans qu’au milieu même de ses excès le Christ l’abandonne. Au début de la Révolution, possédé lui-même par l’«esprit de la musique», Blok voit derrière les épaules de chaque soldat rouge «des ailes d’anges»; mais, bien entendu, la vision de la Révolution de Blok était toute romantique et ne pouvait cadrer avec aucune révolution réelle: «Les marxistes qui sont les plus intelligents des critiques ont raison de craindre Les Douze » (Journal , 10 mars 1918). Il disait à un ami: «Vous, ce qui vous intéresse, c’est la politique... Mais, nous, les poètes, c’est l’âme de la Révolution que nous cherchons. Et elle est belle. Et là , nous sommes tous avec vous.»

Il faut ajouter que l’enthousiasme de Blok fut vite dissipé. Autant le côté grandiose, destructeur, apocalyptique de la Révolution l’avait envoûté, autant son visage quotidien lui apparut vite odieux, intolérable. Conçue comme une libération des éternels instincts de l’âme populaire russe, fervente et rebelle, la révolution de Blok n’a rien à voir avec la politique de la IIIe Internationale. Aussi s’en détourne-t-il très vite, n’écrit plus (sauf Les Scythes , composés le 30 janvier 1918), s’enferme dans un silence morne et désespéré. Blok est mort à la poésie trois ans avant sa mort corporelle.

3. Blok, seul héros de ses drames

Poète, Alexandre Blok fut aussi dramaturge. Sa vie durant, il se passionna pour le théâtre. Adolescent, il avait rêvé de se faire acteur et avait souvent joué dans des spectacles d’amateurs. Mais ce sont surtout les années 1906, 1907 et 1908 qui demeurent véritablement placées sous le signe du théâtre. Sa liaison avec Nathalie Volokhova, actrice du théâtre de Véra Kommissarjevskaïa renforce encore ses liens avec le théâtre.

Les poisons lyriques

Les premiers drames de Blok, Baraque de foire , Le Roi sur la place et L’Inconnue sont écrits en 1906. Blok les publie sous le titre de Drames lyriques . Qu’est-ce qu’un drame lyrique?

Pour Blok, le point de départ de ses premiers drames, c’est la complexité de l’âme moderne «nécessairement solitaire... pleine d’émotions chaotiques, inextricables». Cette âme n’a pas d’autre moyen d’expression que le lyrisme. Ce qui caractérise avant tout le lyrisme, c’est d’être étranger à l’élémentaire, étranger à la vie. C’est le fait de s’exclure lui-même de ces «domaines de la création artistique qui apprennent à vivre» (Préface aux Drames lyriques , août 1907).

Chez Blok, le drame lyrique se définit comme précisément l’expression de la complexité, de la contradiction intérieure qui est la marque de l’âme moderne. Âme solitaire, centrée sur elle-même, aux émotions chaotiques et qu’il est presque impossible de cerner. Âme atteinte d’une passivité morbide, passivité qui découle de sa grande aptitude à l’introspection, à l’analyse. À l’action se substitue l’exposition d’un thème poétique. Aux conflits qui, au théâtre, opposent les caractères, se substitue «l’unité du type fondamental et de ses aspirations» (Du drame , août-sept. 1907), ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de caractères. Les personnages ne sont que «des masques de leur créateur», qui est le seul véritable héros de ses drames. En somme, le drame est devenu «monodrame» et a perdu tout ce qui aurait pu lui donner un caractère théâtral.

Le drame lyrique est une forme d’art étrangère au théâtre, ce dont Blok lui-même n’a jamais douté: «L’influence du lyrisme fut néfaste pour le drame... Les poisons lyriques les plus subtils ont rongé les colonnes simples et les chaînes solides qui soutiennent et lient le drame... Le drame russe est paralysé par le lyrisme» (Du drame ).

Blok ne destinait aucun de ses trois premiers drames lyriques à la scène (Préface aux Drames lyriques ). Baraque de foire et L’Inconnue furent les seules des cinq pièces de Blok à être portées à la scène, très peu de fois, avec un succès mitigé, malgré une mise en scène originale de Vsevolod Meyerhold.

La quatrième pièce de Blok, la plus autobiographique et la moins réussie de toutes, Le Chant du destin (1908), fut refusée par Stanislavski qui, dans une longue lettre écrite à Blok, dit «qu’on ne pouvait pas, et qu’il ne fallait pas jouer cette pièce» (Journal de Blok, 1er déc. 1912).

Le cinquième, dernier et certes le plus original des drames de Blok, La Rose et la Croix (1913), eut le même destin. Stanislavski, à qui seul Blok entend confier sa pièce, se montre très réticent et, après de nombreuses répétitions, renonce à la jouer.

Interprète des forces élémentaires

Si le drame lyrique est étranger à la nature même du théâtre, il est encore plus étranger à la nature du théâtre russe, de tradition exclusivement réaliste. Avec Baraque de foire , le symbolisme russe avait subi pour la première fois l’épreuve de la scène. Mais, détachées de la vie, du quotidien, du réel, les ombres symbolistes n’avaient eu sur le spectateur aucune prise. Même Stanislavski, ce grand homme de théâtre, «n’a rien compris, rien accepté, rien senti», note Blok avec amertume. «La Rose et la Croix lui est complètement incompréhensible» (Journal , 29 avr. 1913).

Or, La Rose et la Croix est le sommet du théâtre de Blok. Par son thème, par sa puissance d’envoûtement, cette pièce est la plus caractéristique, la plus «blokienne» des pièces de Blok. Moins directement autobiographique que Le Chant du destin , elle symbolise cependant la nature même du poète, incarné par le mystérieux Gaétan qui n’est autre que Blok lui-même. Gaétan est, comme Blok, l’interprète aveugle des forces élémentaires, le transcripteur d’une musique qu’il est seul à avoir entendue:
DIR
\
Abandonne-toi au rêve impossible
S’accomplira ce qui est préfixé,
Au cœur, pour loi immuable,
La joie – souffrance est donnée...
Hurle l’ouragan,
Chante l’océan,
Tournoie en rafales la neige,
S’enfuit le siècle d’une seconde,
On rêve au bienheureux rivage.(acte IV, scène III, chanson de Gaétan)/DIR

Blok a représenté dans ce drame la tragédie éternelle du poète lyrique, incompris et solitaire; il a posé le problème non moins éternel des rapports de l’élu, du poète et du vulgaire; enfin il a immortalisé une Bretagne légendaire, qui est là, avec ses mystérieuses croyances, sa grisaille, son océan brumeux, les rochers fantastiques de l’Aber-Wrach et le secret de ses landes.

4. L’homme d’une seule vision

Blok a beaucoup écrit en prose. Ses articles et comptes rendus critiques remplissent cinq volumes de ses œuvres complètes. Presque tous ces articles sont étroitement liés à sa poésie. Presque tous peuvent être intitulés «articles lyriques».

En premier lieu, l’un d’eux porte le titre De l’état actuel du symbolisme russe (8 avr. 1910). Dans ce long essai, Blok ne raisonne jamais de façon logique, ne tente pas de prouver quoi que ce soit, mais se contente de montrer , en une série de tableaux, le processus de sa création poétique. C’est une sorte de film de la création symbolique qui se déroule devant nous. Le poète symboliste est «un théurgiste, possesseur d’un secret savoir, derrière lequel se tient un acte secret». À un moment donné, «le théurgiste répond aux appels [...] La tempête a déjà touché le Visage radieux, il est presque incarné [...] Comme s’il était jaloux du théurgiste solitaire à l’égard de la clarté d’Aurore, quelqu’un traverse le fil d’or des miracles en fleurs [...] Les mondes qui avaient été traversés de sa lumière dorée perdent leur nuance pourpre; comme à travers une digue rompue, se précipite le crépuscule bleu-violet du monde avec un accompagnement déchirant de violons et de mélodies semblables à des chansons tziganes. Si je peignais un tableau, j’aurais représenté les sensations de ce moment de la manière que voici: dans le crépuscule violet du monde impossible à étreindre, se balance un immense catafalque blanc sur lequel est étendue une poupée morte, avec un visage rappelant confusément celui qui transparaissait à travers les roses célestes [...] L’épée d’or s’est éteinte. Les mondes violets se sont engouffrés dans mon cœur, tout y est également enchanté: Je ne distingue pas la vie du rêve ni de la mort, ni ce monde-ci des autres mondes

Il y a un autre cycle d’œuvres en prose qui semblent traiter de sujets qui n’ont rien de commun avec le lyrisme. Il s’agit de la série d’articles intitulés La Russie et l’intelligentsia . Ces articles ont été écrits entre 1907 et 1918; ils témoignent du monolithisme de Blok et de la permanence de ses idées. Ces idées sont peu nombreuses, peu variées, peu motivées. Mais elles font partie de cet étroit univers blokien qui, dans son fond, est toujours resté le même. Bien qu’à partir de la révolution de 1905, Blok se soit éloigné du mysticisme candide et éthéré de son adolescence, il reste un mystique. Avec cette différence que sa mystique n’est plus consolante mais, au contraire, désespérée. Blok a toujours été l’homme d’une seule vision, d’une seule passion: «Né par une nuit obscure, j’ai vu le rayonnement d’une étoile et j’ai tendu les bras vers elle, vers elle seule» (1907). Cette «étoile» restera unique pendant toute sa vie. Simplement, elle changera de visage. Après les événements de 1905, Blok prend, toujours à sa manière, conscience des réalités sociales et nationales. Son étoile, c’est maintenant la Russie. La Russie de Blok est très particulière et difficile à définir. Sa conception de la Russie, de ses destinées, de son peuple, relève d’un esthétisme mystique où sont très perceptibles les influences d’Oswald Spengler (1880-1936) et surtout de Nietzsche.

Culture et civilisation

C’est à La Naissance de la tragédie de Nietzsche que Blok emprunte une de ses idées centrales: l’opposition entre la culture et la civilisation. Pour Nietzsche, la culture est une création irrationnelle grâce à laquelle l’homme se rattacherait aux forces primitives du Cosmos, révélées à l’oreille de l’artiste par la musique («Le monde est une musique concrétisée. La musique est le noyau des choses, l’essence intime des phénomènes.») La culture est dionysiaque. Elle est ruinée par la civilisation, née de Socrate, avec sa prétention à tout connaître, sa confiance en une raison souveraine, civilisation de laboratoires et de machines qui a perdu le sens de l’unité primitive, se contente d’accumuler les connaissances, qui désagrège et dissocie l’homme en une impuissante diversité de techniques.

Dans son article de 1908, Force élémentaire et Culture (qui fait partie du cycle La Russie et l’intelligentsia ), Blok, à la suite de Nietzsche, fait le procès de la civilisation apollinienne et l’oppose à la culture dionysiaque.

La substance de cette étude capitale restera celle de la pensée de Blok jusqu’à sa mort: un messianisme, étroitement rattaché aux deux idées puisées dans La Naissance de la tragédie : la musique est l’essence du monde, la culture a été ruinée par la civilisation.

La mort du poète

Ces idées maîtresses reparaissent constamment dans l’œuvre de Blok. On les retrouve dans l’article le plus important de la fin de sa vie, Le Naufrage de l’humanisme , qui est de mars-avril 1919. Cet article est tout aussi caractéristique du Blok d’après la révolution d’Octobre que De l’état actuel du symbolisme russe était caractéristique du jeune Blok. Dans l’un comme dans l’autre de ces essais, il fait un immense effort pour concentrer, ordonner et exprimer les problèmes essentiels qui occupent son esprit.

Le dernier article de Blok s’intitule Sur la mission du poète (janv.-févr. 1921). Il y exprime pour la dernière fois sa conception du rôle du poète. Le premier devoir du poète est d’aller vers «la mer et par la forêt, car c’est là seulement qu’il peut, dans la solitude, rassembler toutes ses forces et communier avec le chaos natal , avec cet élément sans commencement qui, par vagues, roule ses sons... La deuxième «exigence d’Apollon» est... que ce son soit enfermé dans une forme verbale solide et palpable; sons et paroles doivent former une unique harmonie. Cela, c’est le domaine de la maîtrise... Puis, c’est le tour du troisième acte du poète: les sons reçus dans l’âme et harmonisés, il faut les introduire dans le monde, et c’est ici que se produit, si souvent décrit, le heurt entre le poète et le vulgaire.»

Et Blok ajoute: «Pouchkine est mort... Ce qui l’a tué ce n’est pas la balle de D’Anthès. Ce qui l’a tué, c’est l’absence d’air ...» Pouchkine avait écrit que le bonheur n’existe pas mais que ce qui existe, c’est la paix et la liberté. Et Blok enchaîne: «Paix et liberté; elles sont indispensables au poète pour pouvoir libérer l’harmonie. Mais on lui enlève et la paix et la liberté. Non pas la paix extérieure, mais celle qui est nécessaire au Créateur. On lui enlève aussi... la volonté de créer, sa liberté secrète et profonde. Et le poète meurt parce qu’il ne peut plus respirer , la vie a perdu tout son sens.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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